Archives mensuelles : février 2014

Le Vent se lève : véritable film d’horreur

the-wind-rises1

Le Vent se lève raconte l’histoire de Jirō Horikoshi, ingénieur en aéronautique japonais dans les années 30. C’est un personnage particulièrement attachant, premièrement parce qu’il est profondément et humblement bon envers son prochain (ce qui lui donne, pour un public de culture chrétienne dont je fais partie, des airs de saint), secondement parce que son enthousiasme à l’égard des avions, figuré dès le début du film par de délicieux rêves d’enfance, est réellement transmis au spectateur par une mise en scène fusante et aérienne dont certes Miyazaki a toujours eu le secret, mais qu’il n’avait jusqu’alors pas – à mes yeux – exprimée aussi magistralement.

On vibre véritablement avec les moteurs de ces engins quand ils s’envolent, présentent à l’écran des paysages dont la perspective générée par infographie appelle irrésistiblement à être dévorée de l’œil, et rappellent à l’oreille des harmonies hisaishienne émouvantes de familiarité. En somme, on est avec Jirō quand il s’agit de désirer avec hardeur le prochain vol, la prochaine occasion de décoller d’une terre dont le cri des tremblements rappelle ceux d’un prédateur sylvain tapi au creux des montagnes comme on n’en n’avait plus entendu depuis Mononoke. On est encore avec lui quand il visualise sur sa planche à dessin les schémas de mécaniques qui permettront au prochain prototype de mieux fendre l’air, de mieux résister au vent quand il se lèvera… Du moins croit-on qu’il lui résistera, et le croit-on du fond du cœur, tant la bonne foi et l’amour de l’exploit technique animent ce garçon. Je dois vraiment dire et souligner que je n’avais pas éprouvé de telle sympathie pour un personnage de cinéma depuis longtemps.

Seulement voilà : l’Histoire n’échappe pas à ce qui me semble être le seul film d’Hayao Miyazaki où l’on ne trouve aucune trace de merveilleux. On sait l’usage qui sera fait de ces avions. On peut, grâce aux séduisantes séquences de rêves ou à la profonde humanité des personnages, et comme l’exprime de façon poignante le monologue face-caméra de Castorp, on peut tout oublier, se laisser bercer aux douces intentions de Jirō et de l’incroyable beauté graphique du monde dans lequel il a la chance d’exister. On oublie tout, au cinéma (Godard l’avait bien dit). Si Le Vent se lève ne montre aucune image de ce qui vient, c’est très logiquement parce que cela est inimaginable à ses personnages. Il y a bien ces ciels noirs de feu, ces spectres dans les nuages, mais rien de semblable à ce que seront les kamikaze.

f4n56co9

Kamikaze, formé de kami (« dieu ») et kaze (« vent ») est un mot composé signifiant « vent divin » en japonais. Pas plus que les kamikaze eux-mêmes, le nom de ces pilotes impériaux n’est évoqué une seconde dans le film. Le générique final survient de toute façon avant la guerre. Mais le « vent divin » est évidemment partout en creux, y compris dans le poème de Valéry qui donne son titre au film, et que Jirō récite au moment où son chapeau est porté par une rafale vers celle qui deviendra l’amour de sa vie.

Toutes les existences dont nous sommes faits témoins, les moments les plus heureux, l’espoir qui est celui de Jirō, sa tendresse communicative envers tout son entourage, tout ceci est teinté, à chaque seconde, de l’ombre du vent dont nous connaissons – nous vivants du XXIe siècle – ce dont il sera porteur, mais dont les naïfs personnages n’ont strictement aucune idée. L’amour et l’estime qu’on est forcé d’avoir pour eux n’ont d’égale que la déchirure de savoir à quoi leurs projets sont condamnés.

Le Vent se lève, pour cette raison précise, est l’un des films les plus terrifiants qu’il m’ait été donné de voir. En limitant le champ chronologique de son récit à ces dates, on peut dire que Miyazaki manie le hors-champ comme un virtuose de l’épouvante. Dans « Corps de film », Linda Williams explique bien comment le cinéma d’horreur se plaît à retarder sans cesse l’instant redouté où la créature surgira dans le cadre. C’est ainsi que ce genre fonctionne. Et c’est ainsi que Le Vent se lève fonctionne aussi, à la différence près que le film de Miyazaki ne montrera jamais l’objet de l’angoisse, et nous laissera, à la fin de la projection, dans cette même insupportable appréhension que l’intégralité du film a générée. Du coup, ce « dernier » film prolonge l’épouvante à la sortie du cinéma ; c’est un film d’horreur sans dénouement, sans même l’apparition du monstre, à l’issue duquel on sent encore venir insidieusement l’abominable.

Il n’est certainement pas fortuit qu’un vieil homme de 70 ans passés décide aujourd’hui, en 2014, de raconter au monde cette histoire-là. Nous vivons une époque de mutations techniques sans précédent. Tout est possible, y compris le meilleur. Quoi qu’il advienne, il est évident que le monde qui a commencé de naître avec les technologies numériques dépassera de loin toutes les projections qu’on peut en faire. La faculté de traitement de l’information que l’environnement technique est en train de développer, le point jusqu’où cette faculté ira, et les conséquences qu’elle aura, tout ceci nous est aujourd’hui absolument inimaginable. Ce n’est pour l’instant qu’une brise légère. Quelque chose est en train d’advenir, on ne sait trop quoi. Ce pourrait (aussi) être le pire. Il faut tenter de vivre.

VD-The-Wind-Rises--2013--Of

Publicités