Archives mensuelles : novembre 2013

Le proto-narcissisme de la moule

Image Cet après-midi à la bibliothèque, il y avait face à moi un type lisant, ses yeux habités d’une envie non dissimulable, le livre dont vous venez d’admirer la couverture. Mais, pensai-je, vous travaillez déjà chez Google, monsieur. Activement. Et ce sésame de l’intelligence que vous espérez avoir, vous l’avez – comme nous tous – de façon largement suffisante pour générer suffisamment de données puis les remettre à chaque seconde (je cherchais une équivalence pour la durée seconde à l’adverbe « quotidiennement » ; s’il n’existe pas encore, il faut le fabriquer de toute urgence, d’une urgence qui nous est toute contemporaine) à votre bon seigneur Google. Génial, ce titre de livre. Car c’est précisément notre intelligence que Google siphonne et réinvestit toutes les 0,0001 millisecondes. Prise dans le filet, la moule se demande-t-elle proto-narcissiquement si elle est assez riche en iode pour se mettre au service du chalutier ? Peut-être l’inter-exploitation industrielle des hommes se joue-t-elle toujours ainsi : faire miroiter au plus grand nombre ce qu’il possède déjà, et simultanément (corrélativement, de façon absolument indissociable) lui en confisquer le libre usage. Ainsi l’industrie confisque-t-elle la force de travail en prétendant la permettre. En son sein, les secteurs du tourisme et du divertissement appliquent le même procédé au temps libre, les musées font de même à la culture, la publicité à la communication, le crédit à la propriété, Google à l’intelligence.

Redoublier (mot nouveau)

REDOUBLIER v. trans. :

1. Action, pour des impressions sensibles, de disparaître dans l’oubli de façon croissante, voire exponentielle. (Mon désir pour d’autres redouble à mesure que tu te redoublies en moi.)
2. Laisser par inadvertance, et de façon répétée. (Il redoublie ses clés à chaque claquement de porte.)
3. Perséverer dans l’inaction par la perte du souvenir. (Il redoubliait d’ingéniosités pour la rédaction de son roman, ce qui lui permit de ne jamais l’écrire.)

2-3 idées sur l’école

C’est l’histoire d’une institutrice en classe de CM2 qui, après plus de vingt ans d’un métier qu’elle a toujours pratiqué avec passion, dit découvrir en cette rentrée 2013 le désarroi de ceux qui ne comprennent plus pourquoi ils doivent enseigner à des « gamins paresseux », hermétiques à toute proposition de connaissance, récalcitrants au moindre effort de compréhension et d’exécution de la moindre consigne. Cette posture de « vieux con », elle ne la connaissait pas encore il y a quelques mois. Elle déplore le règne des écrans, la fabrication par notre époque, dit-elle, de « bons à rien » qui « ne font rien », et de surcroît s’excusent de ne rien faire en arguant qu’ils n’ont « pas le temps ». Chargée de dispenser à la jeunesse une série de savoirs élémentaires indispensables à leur future formation de citoyens, elle se heurte à l’apparente absence de toute prédisposition à accueillir le moindre de ces savoirs.

Ce désarroi, c’est celui que Bernard Steigler appelle la « crise de l’epistemè« , c’est-à-dire du mode de connaissance qui fut le nôtre jusqu’à récemment, et dont la révolution numérique a réorganisé tous les étages, dans tous les domaines, du langage aux mathématiques, des sciences sociales à la biologie, de la physique à la psychologie. Crise totale, dont les répliques économique, sociale, politique, etc., ne sont que des manifestations qu’il serait vain de traiter isolément les unes des autres. Ce que nous ne savons plus, c’est comment savoir.

Le problème, c’est qu’en considérant ses élèves comme « ne faisant rien », cette institutrice – admirable par ailleurs – refuse de comprendre les nouvelles formes de connaissances que le numérique suscite, de voir en toutes les heures que les enfants passent en interaction avec leur écran, leur clavier et leur souris une continuation du processus multimillénaire qui s’appelle l’écriture.

La mission de l’école primaire a été conçue par Jules Ferry comme une prescription de bases préparant au collège, où l’esprit critique pourra ensuite se développer. Mais cette organisation fonctionnait dans un autre monde, celui où l’égal accès aux supports matériels du savoir n’était pas assuré. Maintenant, et c’est l’une des facettes du numérique dont il faut avoir le soucis pour qu’elle s’actualise dans les pratiques de toutes les classes sociales et de toutes les classes d’âge, que l’intégralité de la connaissance établie de longue date est (quasi-)également disponible pour (quasi-)tous, il ne s’agit plus pour l’école primaire de la distribuer comme elle le faisait jusqu’alors. Il s’agit de permettre des modes d’appropriation de cette connaissance déjà disponible, d’enseigner rationnellement aux enfants comment il leur est possible de transformer la connaissance brute qu’ils ont à disposition en moyens d’émancipation.

Il ne faut certainement pas abandonner les savoirs élémentaires – géométrie, algèbre, grammaire – qui sont la condition de possibilité de tout esprit critique. Il faut seulement les articuler aux supports matériels que les enfants manipulent quotidiennement, pour que germe en eux la sensibilité au rationnel, pour qu’ils fabriquent en eux la rationalité du sensible. Les forces qui agissent aujourd’hui dans le sens tout à fait opposé à cette démarche – celui d’un découplage du rationnel et du sensible, d’un obscurantisme industrialisé – sont certes innombrables et extrêmement puissantes. Ca n’est pas une raison pour l’école de céder face à elles, tout au contraire. L’école doit se penser, aujourd’hui que le pouvoir symbolique et effectif des Etats s’est amoindri – voire complètement neutralisé -, comme un véritable contre-pouvoir. Si elle laisse les industries culturelles s’introduire en elle (comme elle en a le projet, et comme ce projet se concrétise un peu plus chaque année à travers des partenariats public-privé qui ressemblent plus à des annexions qu’autre chose) au prétexte d’une soi-disant « modernisation » (qui, orchestrée par des puissances mercantiles, portera plutôt l’avènement d’un obscurantisme tout ce qu’il y a de plus anti-moderne), l’école deviendra un corps-zombie, tout comme ce que la démocratie par les urnes est devenue.

Pour survivre vraiment – et faire survivre avec elle tout le corps social menacé – l’école doit stimuler chez les enfants ce rapport actif, rationnel, critique, participant aux structures que le numérique propose. Sans attendre. Son ennemi, ce doit être la posture du consommateur qui existe en chacun de nous et est aujourd’hui intensivement cultivée, où que l’on tourne le regard. Son horizon, ce doit être la posture du citoyen-géomètre, c’est-à-dire du hacker.